Il va y avoir 25 ans que tu n’es
plus. Je me suis habituée à vivre avec
cette peine et le temps a fait son œuvre, il a
atténué la blessure. Bien des choses
resteront, quand même, gravées dans ma mémoire à
tout jamais.
La dernière fois que nous nous sommes vus
et parlés, c’est un jeudi, premier juin
1978. Tu es venu à mon travail pour me
demander de te remplacer, le lendemain, auprès
de mon grand-père, à l’hôpital. Maman et
toi alliez à chaque jour lui aider à manger
et lui tenir compagnie. Tu m’as aussi dit
que tu n’avais pas le goût de prendre ta voiture
cette journée-là.
J’ai trouvé ton comportement très
étrange. Je sentais comme une détresse en
toi, quelque chose d’indéfinissable. Je
t’ai fait comprendre que j’avais trop de travail
au bureau, le vendredi, que j’irais vous
remplacer tous les deux, toute la fin de
semaine.
Il y avait de la déception dans tes yeux quand
tu m’as regardée et j’ai mis ce désappointement
sur le compte de la fatigue, de l’ennui de faire
ce voyage tous les jours. Tu m’as quittée
en me souriant, tout en acceptant ma
proposition. Je t’ai regardé partir, mais
j’avais dans mon cœur comme une drôle de
sensation sans pouvoir la définir. Ta
démarche n’était pas comme à l’habitude.
Le lendemain, vendredi, je suis
retournée à mon travail, sans ne plus
m’inquiéter. Ma journée s’est passée
normalement. Toi tu es allé voir ton père
et en même temps prendre ma sœur à son lieu de
travail. Mon mari est arrivé plus tard
qu’à l’habitude mais, papa, tu allais le voir
souvent avant de revenir à la maison. Je
ne me suis pas inquiétée.
Les petites m’ont dit : «Papa est arrivé
!». J’ai tout de suite vu son visage blanc
comme de la cire. Je lui ai demandé ce
qu’il avait. Avec des mots hachés, il m’a
dit qu’il y avait eu un accident de la route,
d’appeler une gardienne pour les enfants et de
m’habiller. Surprise, je lui ai demandé
quel accident ? Il m’a répondu, c’est ton
père.
Tout s’est passé comme dans un rêve,
sans énervement ni émotion. Tu avais eu un
accident ! Et puis, une voiture ça se
répare! Nous sommes partis et c’est en
descendant de voiture que j’ai dit à mon
mari : «Il peut y en avoir un de
mort!». Je suis entrée à l’urgence, en
courant et en regardant dans toutes les chambres
pour vous trouver. Personne ! Ça ne
se pouvait pas ! Ce n’était pas comme cela
que ça se passait lors d’un accident !
Toutes ces pensées trottaient dans ma tête,
elles m’assourdissaient.
Soudain, un policier m’a aperçue. Il m’a
pris le bras et m’a dit : «Venez
rejoindre vos frères et sœurs, dans la petite
salle, là-bas.» Je me suis réveillée, papa
! J’ai tout de suite compris
pourquoi tu m’avais fait cette demande, la
veille. À la vitesse de l’éclair, c’est
comme si un casse-tête se faisait tout
seul. Les morceaux se plaçaient comme par
magie.
J’ai lancé mon sac à main dans le
couloir et j’ai crié : «Non !». Le
policier m’a dit que vous étiez décédés tous les
trois. Il n’avait pas besoin de le dire,
c’était déjà inscrit dans mon
esprit. Le médecin est arrivé avec
des médicaments, que j’ai envoyés balader sur le
plancher. J’ai entendu quelqu’un me
dire : «Vous devez être forte !» et je me
suis retrouvée assise avec mes soeurs et mes
frères.
Je voulais vous voir. Quand on a demandé
quelqu’un pour vous identifier, je voulais y
aller. Impossible, je devais
rester-là. Être forte ! On me
l’avait dit ! Sans bouger, sans pleurer,
je suis restée là. Rien ne m’atteignait,
j’étais comme hypnotisée. Je ne sentais
plus mes membres.
Tu étais parti avec maman et ma
sœur. Je ne comprenais pas pourquoi, mais
j’avais l’impression que c’était de ma faute et
en même temps ça ne l’était pas. Les
analyses, ce sera pour plus tard ! Pour
l’instant, je dois m’occuper de prévenir ceux
qui sont loin et de l’organisation des
funérailles.
Papa, tu avais toujours compté sur moi. Je
suis certaine qu’hier, quand tu m’as demandé de
te remplacer, tu étais sûr que
j’accepterais. Je t’aidais toujours.
J’étais ta béquille. J’ai refusé. Ta
béquille t’a laissé tomber. Pourquoi
?
Je te demande de me pardonner, de
m’aider à oublier ma culpabilité. C’est si
terrible pour moi de vivre avec ce fardeau, si
lourd, trop lourd à porter. Je t’aime et
je suis certaine que tu m’aimes aussi. Je
sais que vous ne reviendrez jamais, mais vous
serez pour toujours dans nos cœurs à tous.
À bientôt!
Ta fille qui t’adore :
Louisiane
1998
J'ai écrit cette lettre, pour faire
comprendre à ceux qui vivent de dures épreuves
de ne jamais rester seuls. De ne pas
vivre avec toute cette peine, toute cette
détresse, sans consulter. Il faut se faire
aider. Toute notre famille a vécu ce
malheur à des divers degrés. Beaucoup de
gens ont à passer par des chemins difficiles,
cherchez de l'aide et parlez-en.
Le temps a passé. Nous
sommes en juin 2004.
J'ai pensé écrire, à
nouveau, à l'occasion
de la Fête de tous les
papas de la terre!
À mon père
Je suis venue vers
toi
Regardant tes yeux plein de
tendresse
Tu me tendais les
bras
M'offrant tes
caresses
Je me sentais
choyée
D'être ta
préférée
Mais tu as aimé tous
tes enfants
Du plus petit au plus
grand
En grandissant tu es devenu
mon ami
Tu m'accordais toute ta
confiance
J'étais comblée à
demi
Je voulais être à la mesure
de tes espérances
Ne pas te décevoir est
devenu ma raison
Toujours être là au bon
moment
Sans jamais quitter ton
horizon
C'est ainsi que j'ai oublié
mon affolement
Ma vie s'est poursuivie à
tes côtés
J'aurais aimé moi aussi
être aidée
J'avais tellement besoin de
toi
Mais tu ne le voyais
pas
Si je t'avais parlé comme à
un ami
Te raconter mes
soucis
Tu aurais été surpris
papa
De voir ta fille comme
toi
Maintenant tu es loin, au
paradis
Mais je n'ai jamais
oublié
Je regrette de ne pas avoir
donné ma vie
Pour toi que j'ai tant
aimé
Je t'ai gardé près de moi,
sans te laisser partir
Je n'ai pas tenue ma
promesse
De ne jamais
faillir
Tous les deux, je nous ai
laissés dans la tristesse