Le bonheur passe vite, comme l’étoile filante dans le ciel.  Il faut l’attraper, le sentir, se laisser pénétrer, le cacher au plus profond de son être, afin de ne jamais perdre son souvenir.

Je me souviens de ce jour.  C’était en mai 1978.  Un jour commencé comme tous les autres jours.  Une journée de travail sans plus.  Les enfants à l’école, le mari parti, lui aussi, à ses occupations.

 

Soudain, dans l’après-midi, j’étais transportée d’une douce sensation.  Cette sensation est devenue euphorie.  J’étais légère comme un papillon, transportée de joie.  Difficile à expliquer, mais combien présente encore dans mon esprit.  J’aurais pu crier, chanter, danser, tellement envahie par cette douce folie.

Comme devant un tableau ou comme devant un paysage époustouflant qui force à l’extase.  Oui, c’est cela, j’étais en extase.  Je ne pouvais rester seule avec ce grand bonheur.  Sans terminer mon travail, je suis partie chez mes parents.

Ma mère était seule.  En me voyant arriver, elle manifesta sa surprise, en me disant :

 

«Que fais-tu ici de si bonne heure?»

 

Je lui dis, sur un ton qui devait refléter toute ma gaieté:

 

«Maman, je suis heureuse !  Je me sens tellement bien !  Vous, vous ne le sentez pas?  Il me semble que vous devez être comme moi !».

Ma mère me regardait sans trop comprendre ce qui m’arrivait.  C’est à ce moment qu’elle m’a demandé pourquoi j’étais si heureuse.  Je lui ai répondu :

«Maman, je me sens tellement bien.  Je volerais dans les airs.  Vous êtes là, toi et papa, mes filles sont à l’école, elles sont en bonne santé, mon mari a un bon travail, je le vois tous les jours, j’aime ce que je fais, c’est épouvantable comme je suis bien.  Je suis heureuse.  J’ai de la difficulté à décrire ce que je ressens."

 

Ma mère m’écoutait avec attention.  Je me souviens de son sourire quand elle m’a dit :

 

«Je suis contente pour toi, tant mieux si tout va bien !»

 

Je suis restée avec elle, quelque temps, à me bercer, à savourer ces doux moments.  Je m’imprégnais  des odeurs de la maison paternelle, de sa sécurité, de sa tranquillité.  Je regardais ma mère vaquer à ses occupations journalières.  Je me sentais comme une enfant revenue dans sa

famille après une longue absence.  Merveilleux ces moments de chaleur, de joie, entre les quatre murs de cette maison, qui m’a vue naître, avec mes frères et sœurs.  Je serais restée assise là indéfiniment.  Mais je devais retourner à la maison.  Je me suis levée de ma chaise, j’avais envie d’embrasser ma mère mais la timidité m’en a empêchée.

Je suis partie en lui disant encore une fois que je me sentais bien.  Sur le chemin du retour, je repensais à tout cela, à ce sentiment de grand bonheur que j’éprouvais.  Je songeais à mes enfants, à mon mari que j’aimais de tout mon coeur.  Je pense qu’en cette journée, personne au monde ne percevait cette joie de vivre.

Deux semaines plus tard, je perdais mes parents

et la plus jeune de mes sœurs dans un accident de voiture.  J’ai dû travailler avec acharnement pour reconstruire ce bonheur fragile comme un battement d’ailes.

 

Je n'oublierai jamais cet instant de très grand bonheur...

 

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le 7 février 2003

Ce texte s'est mérité un prix dans le cadre du concours "A propos du bonheur" organisé par le site Alain Mailhot en mars 2003.

Merci Monsieur Mailhot   

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