 

 
Chapitre 8
Le mariage de François

Trois
juin 1940, François a 21 ans. C'est un beau jeune homme aux grands
yeux de charbon. Le travail avec son père l'a rendu fort
et musclé
. Il fait l'envie de bien des "jeunettes" du voisinage mais depuis
qu'il a rencontré Adrienne, la fille tranquille, réservée, ses pensées
voguent souvent vers elle. Bien sur, il y a toujours Armande, avec ses
airs dégingandés, effrontés, elle lui plaît encore beaucoup. Armande
est tout le contraire d'Adrienne. François n'a pas à faire de grands
détours pour l'approcher, rien de l'arrête, elle lui coure après sans
se préoccuper de ce que les autres peuvent en penser, ce qui n'est pas
pour déplaire à François. Elles sont toutes les deux très différentes
mais François les aime et il aura bien des misères pour décider
laquelle sera sa femme. Ce sera surtout l'opinion de ses parents qui
le dirigera dans son choix.
Armande suit François partout, elle ne voit que
lui. C'est un faible et il ne peut se décider à rompre avec elle. Il
est aussi ami avec "Ti'djos", son frère. C'est un gars qui n'a pas
froid aux yeux et à qui il lui arrive très souvent de déclancher des
bagarres dans les veillées dont il se sort toujours bien. Il entraîne
souvent François avec lui, il aime la musique et comme François en
joue, il vient très souvent le chercher et Armande en profite pour le
suivre. Il a même déclaré à François:
- Tu n'as pas besoin d'avoir peur. Quand je
serai là, personne ne touchera à un de tes cheveux, prends-en ma
parole! Car François hésitait parfois à aller avec lui, il n'aimait
pas les batailles.
Un soir, lors d'une soirée chez le père de "Ti'djos",
la bagarre a éclaté avec ses beaux-frères. La bousculade a débuté dans
la maison mais ils sont sortis dehors et là "Ti'djos" a dû se défendre
de toutes ses forces car il était seul contre deux enragés. Armande,
voyant cela, vient voir François pour lui demander d'aller aider son
frère:
- Viens François, ils vont le tuer!
- Tu sais bien que je ne peux pas me battre
contre eux autres. J'ai jamais fait ça!
- Dis moi pas que t'es rien qu'un peureux?
- Écoute Armande, peureux ou pas, ton frère m'a
dit qu'il était capable de se défendre tout seul et je pense que c'est
ça qu'il fait. Je m'en vais, de toute façon la veillée est finie et je
veux que tu saches que c'est terminé entre nos deux.
- Tu peux pas me faire ça François. Je t'aime
trop, qu'est-ce que je vais devenir, moi qui croyais que tu m'aimais!
- Je ne voulais pas te faire de peine mais là il
faut que je te le dise: C'est fini! J'ai une autre blonde et je sors
depuis un bout de temps avec elle.
- Tu m'avais pas dit ça! Tu me laisse là, sans
rien de plus. Je n'ai pas compté pour toi!
- Tu sais bien qu'oui! Mais qu'est-ce que tu
veux, c'est comme ça. C'est pas que je t'aime pas, mais je t'aime pas
assez pour me marier avec toi.
C'est une Armande en pleure qui se jette à son
cou. Il l'a prend dans ses bras pour la consoler. Il sait tout l'amour
qu'elle a pour lui. François est un tendre et il a le coeur
déchiré en deux. Il sait qu'il doit se détacher d'Armande sans trop
lui faire de peine. Dans les bras l'un et l'autre il essaie de la
consoler du mieux qu'il peut en lui disant qu'elle se trouvera un
autre gars qui va l'aimer, qu'elle le mérite, qu'elle est belle... Tous
les mots du monde ne pourraient atténuer un pareil chagrin. C'est
ainsi qu'ils se séparent, chacun vers son chemin, chacun vers sa vie.
Le
deux octobre 1940, alors que deux jours plus tard Adrienne fêtera ses
22 ans, François et elle se marient en l'église de Saint-Hubert en
présence d'Isaïe Bossé et de Gédéon Dumont, leurs pères et témoins.
Ils s'unissent pour le meilleur et pour le pire et ce jusqu'à ce que
la mort les sépare. Comme c'est en automne, Adrienne a un joli manteau
vert, garni d'un collet carré en fourrure bouclée, d'un gris
anthracite et un petit chapeau à plume, posé de côté, sur le bord du
front. Elle est si petite près de François, planté comme un "i", dans
son habit noir, rayé de fines lignes rouge vin. Gaston Bossé, le frère
d'Adrienne, et sa promise, Léda Dionne, sont garçon et
fille d'honneur. Quelques photos ont été prises sur le parvis de
l'église et près de la maison d'Isaïe, les mariés accompagnés de
Maria et d'Isaïe, d'Élia et de Gédéon ainsi que de Gaston et Léda. La
famille Bossé a tenu à faire cela en grand, car Isaïe et Maria
n'étaient pas très chauds pour que leur fille épouse un garçon du rang
sept, mais elle a fini par les convaincre. Laisser partir la plus
jeune de leurs filles, le bébé de la famille leur a causé bien de la
peine, mais à 22 ans, Adrienne avait droit à sa part de bonheur. Il
n'y a pas eu de voyage de noce. Sa vie de jeune épouse a commencé tout
bonnement entre son mari et ses beaux-parents et leur petite-fille.
Le couple savait qu'il devrait vivre avec les
parents et Rose-Éveline alors âgée de trois ans. Dans une si petite maison, il arrivait très souvent de
petites mésententes mais jamais rien de bien grave. Élia essayait
d'être la plus discrète possible face à sa belle-fille. Elle l'aidait
mais Adrienne n'était pas la plus jasante et c'est ce qu'Élia trouvait
le plus difficile, elle ne répondait que par oui et par non. Élia
aurait aimé savoir ce qu'elle aimait, la connaître mieux, savoir si
elle était bien avec eux mais elle devait se contenter du peu qu'elle
voulait bien lui raconter.
L'arrivée de Laury le 19 décembre 1941, de la
petite Jeannette le 23 janvier 1943, par la suite un garçon
le 01 avril 1944, que son parrain Gaston Bossé et sa marraine Léda
Dionne ont porté sur les fonds baptismaux sous le prénom de Rémi,
ajoutaient bien de la pression au sein de la famille. Il y avait eu
entre-temps l'incendie de la vieille demeure. La nouvelle maison était
plus grande, ça pouvait faciliter les choses mais Adrienne était de
nouveau enceinte, en décembre 1944 et Gédéon sentait qu'ils devraient
partir pour laisser la place aux plus jeunes.
C'est ainsi qu'en juillet 1945, ils ont légué
leurs biens à François et qu'ils se sont achetés une petite
maison dans le village de Saint-Épiphane. Gédéon venait aussi souvent
qu'il le pouvait, pour aider François, aussi parce qu'il lui était
impossible de rester à ne rien faire au village. Élia venait avec lui,
car Laury s'ennuyait de sa grand-mère énormément, elle ne cessait de
la demander. Elle allait sur ses cinq ans et elle ne comprenait pas
comment il se faisait que sa grand-maman amenait Rose-Éveline et
qu'elle, elle ne l'amenait pas. C'est alors là qu'elle a commencé à
faire des crises. Elle pleurait, criait, se roulait par terre,
agrippait le tablier de sa grand-mère la suppliant de l'amener avec
elle. Adrienne ne voulait pas trop mais comme Laury ne démordait pas,
elle a commencé à fléchir et c'est comme cela que Laury à passer une
bonne partie de son enfance et de son adolescence avec sa grand-mère.
Très souvent la petite Jeannette demandait à sa mère:
Elle s'ennuyait elle aussi et ne comprenait pas
et Adrienne lui expliquait qu'elle allait bientôt revenir. C'est ainsi
que commence véritablement l'histoire de Laury.

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