Mon tableau du coeur

Chapitre 6

Rose-Éveline

Le "postillon" vient de passer et il est très rare de recevoir du courrier. Ce matin là, une lettre était adressée à Monsieur et Madame Gédéon Dumont. C'est avec beaucoup de précautions, que "Ti-Georges" donne cette lettre à François qui s'empresse de l'apporter à sa mère. François est dans la vingtaine maintenant et Marie-Anne a trois ans de plus. Ils sont encore tous les deux à la maison, mais François a une "blonde", qu'il fréquente assidûment.

Élia regarde l'enveloppe, elle vient de Saint-Jacques. Elle trouve très curieux de recevoir encore des nouvelles de sa fille adoptive, car une lettre leur était parvenue environ un mois auparavant, leur annonçant la naissance de leur fils Gaston. Ce n'était pas non plus l'écriture de Céline. Élia n'ose pas ouvrir la missive tout de suite. Elle la met de côté et continue son ordinaire. Elle a très hâte de voir arriver Gédéon pour le dîner. Elle travaille, mais sa tête et son coeur sont ailleurs, ils sont près de sa Céline et elle est très inquiète. Un pressentiment la ronge et ce pressentiment l'a empêchée d'ouvrir l'enveloppe et d'en lire le contenu.

- Tiens, on a reçu une lettre de Céline!

- Déjà! De quoi c'est qu'il se passe?

- Bien, je  ne l'ai pas ouverte, je t'attendais.

- Qu'est que c'est que tu attends? Ouvre-là "batége"!

Élia ouvre l'enveloppe lentement et commence la lecture:

Mes chers beaux-parents,

         J'vas vous annoncer une ben mauvaise nouvelle. Céline est ben malade. Elle ne c'est pas relevée de la venue du petit. Sa tante Lisa nous a ben aidés, elle a tout fait pour nous autres pis le petit mais Céline est faible sans bon sans. Le docteur est venu pis il a dit qu'il ne lui en restait pas pour longtemps pis qu'il pouvait plus rien faire.

         Je pense ben que quand vous recevrez ma lettre Céline sera déjà morte. Je sais plus quoi faire. J'ai trois enfants sur les bras, pis faut que je travaille. Je voudrais que vous veniez chercher Rose-Éveline, vu que c'est vous autres ses parrains. Emma pis le petit Gaston je vais les placer chez mes parents.

          Je vous attends, tous les deux le plus vite possible. Je suis ben découragé.

                                                                                                          Élias.

Élia ferme les feuillets imbibés de larmes. Elle et Gédéon ne savent plus quoi faire, quoi penser. Une chose est certaine, ils ont perdu leur fille chérie, Céline. François et Marie-Anne arrivent. Ils  comprennent la douleur  sur le visage de leurs parents. C'est François le premier qui demande:

- Qu'est ce qu'il y a?

- François, Marie-Anne, on a une bien triste nouvelle à vous annoncer, de dire Élia à travers les larmes. Céline est morte et on va aller chercher Rose-Éveline.

- Céline est morte! Marie-Anne regarde sa mère et en criant presque. Elle demande: Pourquoi?

Leur mère refait la lecture de la lettre de Élias. Elle relit ces mots si douloureux à travers ses sanglots. La famille a peine à croire que leur Céline n'est plus. Gédéon est parti chez Marie-Delvine annoncer cette terrible épreuve. Quand il revient, Élia a déjà pris sa décision et elle dit:

- Gédéon, il va falloir qu'on aille à Saint-Jacques. Je sais que c'est pas à la porte mais y faut y aller au plus vite.

- Je vais demander à Pit Hémon, s'il pourrait pas nous monter. Il a un bon char, lui, puis on pourrait redescendre la petite.

François a attelé le cheval et s'est rendu au village chez Pit Hémon. Sans prendre la peine d'attacher son cheval, il entre dans la maison en disant:

- Mon père m'envoie vous demander si vous ne pourriez pas le monter à Saint-Jacques?

- Monter à Saint-Jacques! Y'as-tu pensé l'jeune! C'est pas que le p'tit voyage!

- Ma soeur est morte, puis il faut qu'ils aillent chercher Rose-Éveline, puis mon père a dit qu'il faut se dépêcher.

- Ta soeur est morte! Ça parle au y'able! J'me greille, pis j'y vas drette là.

Pit Hémon est arrivé et ils sont tous partis pour Saint-Jacques au Nouveau-Brunswick. Le chemin n'en finissait plus, tellement l'inquiétude et la peine crevaient leurs coeurs de parents. Arrivés à la maison d'Élias, ils ont trouvé beaucoup de gens qui veillaient Céline. La petite Rose-Éveline pleurait près de son père, tandis qu'Emma était dans les bras de sa tante Lisa et le petit Gaston, dans son petit berceau, n'avait connaissance de rien. Élia et Gédéon agenouillés près de leur fille bien aimée, remercie le Bon Dieu d'avoir permis qu'ils aient le temps de la voir avant son dernier repos.

Les funérailles de Céline ont eu lieu dans la petite église de Saint-Jacques et elle a été inhumée dans le cimetière paroissial. Après cette triste cérémonie, Élias a parlé à ses beaux-parents et c'est en pleurant son épouse perdue pour toujours qu'il leur a confié sa petite Rose-Éveline alors âgée de six ans. L'enfant revenait avec des grands-parents qu'elle ne connaissait presque pas et dans une famille qui verrait une nouvelle personne y entrer en tant qu'épouse de François. Adrienne et François devaient se marier en octobre 1940. Marie-Anne était partie travailler chez une tante, soeur de sa mère, à Saint-Honoré.

Rose-Éveline a eu la chance d'avoir une nouvelle famille. À son âge, les peines s'oublient vite et c'est parfois avec une facilité déconcertante que l'on voit des enfants s'habituer à de nouvelles situations. Deux ans après son arrivée, naissait Laury et par la suite la petite Jeannette. Lors de l'incendie de la maison, Rose-Éveline accompagnait ses grands-parents et François à la messe. À ses six ans, elle fréquentait l'école du rang. C'était une dame Caron qui enseignait. Elle était une fille studieuse et disciplinée, elle faisait la joie d'Élia. Laury a grandi, ainsi que la petite Jeannette et Rose-Éveline jouait souvent avec elles. Il est arrivé qu'une fois, dans la maison nouvellement construite, Élia repassait du linge elle faisait chauffer ses fers sur le poêle à bois et dès qu' fer  refroidissait trop, elle allait le changer pour un plus chaud. Pendant qu'elle s'occupait à son repassage, les filles couraient d'un bout à l'autre de la maison et elles passaient sur la trajectoire d'Élia.

- Les filles arrêtez de courir comme ça, tantôt il va y en avoir une qui va se frapper à mon fer!

Aussitôt dit aussitôt fait. La petite Laury est arrivée en même temps que sa grand-mère, qui,  n'ayant pu l'éviter, l'a frappée avec le fer chaud sur le front, juste au bas de la racine des cheveux. En plus de la brûlure, le fer avait fait une coupure qui saignait à torrent. Les cris de la petite ont alerté Adrienne, qui était dans le jardin. Toute essoufflée, elle a pris sa petite et avec des linges elle épongeait le sang tout en essayant de la consoler.

- Ça faisait plusieurs fois que je leur disais d'arrêter de courir mais la pauvre petite est arrivée en même temps que mon fer et je n'ai pas pu l'éviter.

- Ce n'est pas de votre faute, elles n'ont rien qu'à écouter.

La blessure n'était pas grave et les enfants en ont été quitte pour une bonne peur. Laury en a gardé le souvenir car elle a toujours cette cicatrice sur le front. Élia était une grand-mère exceptionnelle. Elle aimait tellement les enfants. Elle ne pouvait supporter les remontrances ou les disputes que faisait Adrienne. Chaque fois que sa belle-fille les disputait, elle les faisait venir près d'elle pour souffler sur le bobo, ce qui ne plaisait pas toujours à Adrienne. Elle avait sa manière d'élever ses enfants ce qui n'allait pas toujours de pair avec la façon de voir de la grand-maman. Adrienne ne parlait pas mais elle gardait en dedans toutes ses frustrations.



Sceau officiel CopyrightDepot.com émis
 00038024


Votez pour ce site au Weborama

À l'index

                      À mon roman virtuel

         À page amitié




Webset  by © KissDesign Website