Le "postillon" vient de passer et il est très rare de recevoir du
courrier. Ce matin là, une lettre était adressée à Monsieur et Madame
Gédéon Dumont. C'est avec beaucoup de précautions, que "Ti-Georges"
donne cette lettre à François qui s'empresse de l'apporter à sa mère.
François est dans la vingtaine maintenant et Marie-Anne a trois ans de
plus. Ils sont encore tous les deux à la maison, mais François a une
"blonde", qu'il fréquente assidûment.
Élia regarde l'enveloppe, elle vient de Saint-Jacques. Elle trouve très
curieux de recevoir encore des nouvelles de sa fille adoptive, car une
lettre leur était parvenue environ un mois auparavant, leur annonçant la
naissance de leur fils Gaston. Ce n'était pas non plus l'écriture de
Céline. Élia n'ose pas ouvrir la missive tout de suite. Elle la met de
côté et continue son ordinaire. Elle a très hâte de voir arriver Gédéon
pour le dîner. Elle travaille, mais sa tête et son coeur sont ailleurs,
ils sont près de sa Céline et elle est très inquiète. Un pressentiment
la ronge et ce pressentiment l'a empêchée d'ouvrir l'enveloppe et d'en
lire le contenu.
- Tiens, on a reçu une lettre de Céline!
- Déjà! De quoi c'est qu'il se passe?
- Bien, je ne l'ai pas ouverte, je t'attendais.
- Qu'est que c'est que tu attends? Ouvre-là "batége"!
Élia ouvre l'enveloppe lentement et commence la lecture:
Mes chers beaux-parents,
J'vas vous annoncer
une ben mauvaise nouvelle. Céline est ben malade. Elle ne c'est pas relevée de la
venue du petit. Sa tante Lisa nous a ben aidés, elle a tout fait pour
nous autres pis le petit mais Céline est faible sans bon sans. Le
docteur est venu pis il a dit qu'il ne lui en restait pas pour longtemps pis qu'il pouvait
plus rien faire.
Je pense ben que
quand vous recevrez ma lettre Céline sera déjà morte. Je sais plus quoi faire. J'ai
trois enfants sur
les bras, pis faut que je travaille. Je voudrais que vous veniez chercher Rose-Éveline, vu que c'est vous autres ses parrains.
Emma pis le petit Gaston je vais les placer chez mes parents.
Je vous
attends, tous les deux le plus vite possible. Je suis ben découragé.
Élias.
Élia ferme les feuillets imbibés de larmes. Elle et Gédéon ne savent
plus quoi faire, quoi penser. Une chose est certaine, ils ont perdu
leur fille chérie, Céline. François et Marie-Anne arrivent. Ils
comprennent la douleur sur le visage de leurs parents. C'est
François le premier qui demande:
- Qu'est ce qu'il y a?
- François, Marie-Anne, on a une bien triste nouvelle à vous annoncer, de
dire Élia à travers les larmes. Céline est morte et on va aller chercher Rose-Éveline.
- Céline est morte! Marie-Anne regarde sa mère et en criant presque. Elle
demande: Pourquoi?
Leur mère refait la lecture de la lettre de Élias. Elle relit ces mots
si douloureux à travers ses sanglots. La famille a peine à croire que
leur Céline n'est plus. Gédéon est parti chez Marie-Delvine annoncer
cette terrible épreuve. Quand il revient, Élia a déjà pris sa décision
et elle dit:
- Gédéon, il va falloir qu'on aille à Saint-Jacques. Je sais que c'est pas à
la porte mais y faut y aller au plus vite.
- Je vais demander à Pit Hémon, s'il pourrait pas nous monter. Il a un bon
char, lui, puis on pourrait redescendre la petite.
François a attelé le cheval et s'est rendu au village chez Pit Hémon.
Sans prendre la peine d'attacher son cheval, il entre dans la maison en
disant:
- Mon père m'envoie vous demander si vous ne pourriez pas le monter à
Saint-Jacques?
- Monter à Saint-Jacques! Y'as-tu pensé l'jeune! C'est pas que le p'tit
voyage!
- Ma soeur est morte, puis il faut qu'ils aillent chercher Rose-Éveline, puis
mon père a dit qu'il faut se dépêcher.
- Ta soeur est morte! Ça parle au y'able! J'me greille, pis j'y vas drette
là.
Pit Hémon est arrivé et ils sont tous partis pour Saint-Jacques au
Nouveau-Brunswick. Le chemin n'en finissait plus, tellement l'inquiétude
et la peine crevaient leurs coeurs de parents. Arrivés à la maison
d'Élias, ils ont trouvé beaucoup de gens qui veillaient Céline. La
petite Rose-Éveline pleurait près de son père, tandis qu'Emma était dans
les bras de sa tante Lisa et le petit Gaston, dans son petit berceau,
n'avait connaissance de rien. Élia et Gédéon agenouillés près de leur
fille bien aimée, remercie le Bon Dieu d'avoir permis
qu'ils aient le temps de la voir avant son dernier repos.
Les funérailles de Céline ont eu lieu dans la petite église de
Saint-Jacques et elle a été inhumée dans le cimetière paroissial. Après
cette triste cérémonie, Élias a parlé à ses beaux-parents et c'est en pleurant son
épouse perdue pour toujours qu'il leur a confié sa petite Rose-Éveline
alors âgée de six ans. L'enfant revenait avec des
grands-parents qu'elle ne connaissait presque pas et dans une famille
qui verrait une nouvelle personne y entrer en tant qu'épouse de
François. Adrienne et François devaient se marier en octobre 1940.
Marie-Anne était partie travailler chez une tante, soeur de sa mère, à
Saint-Honoré.
Rose-Éveline a eu la chance d'avoir une nouvelle famille. À son âge, les
peines s'oublient vite et c'est parfois avec une facilité déconcertante
que l'on voit des enfants s'habituer à de nouvelles situations. Deux ans
après son arrivée, naissait Laury et par la suite la petite
Jeannette. Lors de l'incendie de la maison, Rose-Éveline accompagnait
ses grands-parents et François à la messe. À ses six ans, elle
fréquentait l'école du rang. C'était une dame Caron qui enseignait. Elle
était une fille studieuse et disciplinée, elle faisait la joie d'Élia.
Laury a grandi, ainsi que la petite Jeannette et Rose-Éveline jouait
souvent avec elles. Il est arrivé qu'une fois, dans la maison nouvellement construite,
Élia repassait du linge elle faisait chauffer ses fers sur le poêle à
bois et dès qu' fer refroidissait trop, elle allait le changer
pour un plus chaud. Pendant
qu'elle s'occupait à son repassage, les filles couraient d'un bout à
l'autre de la maison et elles passaient sur la trajectoire d'Élia.
- Les filles arrêtez de courir comme ça, tantôt il va y en avoir une qui va se frapper à mon fer!
Aussitôt dit aussitôt fait. La petite Laury est arrivée en même temps
que sa grand-mère, qui, n'ayant pu l'éviter, l'a frappée avec le
fer chaud sur le front, juste au bas de la racine des cheveux. En plus
de la brûlure, le fer avait fait une coupure qui saignait à torrent. Les
cris de la petite ont alerté Adrienne, qui était dans le jardin. Toute
essoufflée, elle a pris sa petite et avec des linges elle épongeait le
sang tout en essayant de la consoler.
- Ça faisait plusieurs fois que je leur disais d'arrêter de courir mais la
pauvre petite est arrivée en même temps que mon fer et je n'ai pas pu
l'éviter.
- Ce n'est pas de votre faute, elles n'ont rien qu'à écouter.
La blessure n'était pas grave et les enfants en ont été quitte pour une
bonne peur. Laury en a gardé le souvenir car elle a toujours cette
cicatrice sur le front. Élia était une grand-mère exceptionnelle. Elle
aimait tellement les enfants. Elle ne pouvait supporter les remontrances
ou les disputes que faisait Adrienne. Chaque fois que sa belle-fille les
disputait, elle les faisait venir près d'elle pour souffler sur le bobo,
ce qui ne plaisait pas toujours à Adrienne. Elle avait sa manière
d'élever ses enfants ce qui n'allait pas toujours de pair avec la façon
de voir de la grand-maman. Adrienne ne parlait pas mais elle gardait en
dedans toutes ses frustrations.