La vieille demeure déborde d'activités. Ce n'est pas une grande maison
et elle est meublée bien pauvrement mais c'est la maison où Céline a
vécu son enfance et adolescence. Elle a participé aux jeux de sa soeur
et de son frère d'adoption. Elle a vécu les peines d'Élia, de
Marie-Anne, de François. Elle a voulu combler le manque d'affection de
Gédéon auprès de sa vraie fille, de sa seule fille tout en se sentant
parfois de trop dans le coeur de ce père adoptif qui lui prodiguait son
attention. Comme elle aurait voulu qu'il soit capable de faire le
partage mais elle n'y pouvait rien.
Céline a appris très tôt à tenir maison. Elle savait comment monter une
pièce au métier à tisser, elle savait broder, repriser, tricoter à la
broche aussi bien qu'au crochet, elle savait faire le pain et Élia, qui
cuisinait comme un chef, avec pas grand chose, lui avait transmis ses
recettes. Marie-Anne suivait sa grande soeur et sa mère des yeux, elle aussi saurait tout, le temps venu.
De temps en temps, pour se divertir, les gens du rang organisaient des
veillées. Il y avait toujours de bons violoneux qui se faisaient un
plaisir de faire la musique et de faire danser toute cette belle
jeunesse, pendant que les vieux, assis dans les berçantes, surveillaient
du coin de l'oeil, tout en parlant des semailles, de la température et
de ce qui se passait chez tout à chacun. Céline était devenue un beau
brin de fille et ce n'était pas rare de voir les garçons du voisinage
lui tourner autour. Elle était un peu sauvageonne. Dans le temps, les
filles n'allaient pas au devant, loin de là, elles attendaient le bon
vouloir des gars. Céline avait dépassé les vingt-cinq ans, elle avait
bien eu quelques prétendants, mais rien de bien sérieux.
Lors d'une de ces soirées, il y avait un jeune inconnu. Il devait venir
d'une paroisse avoisinante. Il était beau, grand, bien bâti, il faisait
l'admiration des filles bien entendu. Marcel avait accordé
son violon et se préparait à jouer le réel de Sainte-Anne, il n'avait
pas son pareil
pour faire "stepper" les plus engourdis. De temps en temps, il
demandait à François, alors âgé de 17 ans de venir prendre sa place au
violon, il ne se faisait pas prier, il aimait tellement faire de la
musique. Les filles se tenaient en
rangées, attendant d'être invitées à une danse, et voilà que le beau jeune
homme s'approche et demande à Céline:
- Veux-tu danser avec moi?
Céline s'avance à son bras tandis que les autres couples se forment pour
danser un quadrille. La musique est entraînante et le "câleur" enchaîne
de sa voix forte: "Et pis tout l'monde swing et pis tout l'monde danse", "Un pas en
avant, un pas en arrière", "La chaîne des dames, la chaîne des
messieurs", "P'tite promenade autour de la salle et swingner votre
compagnie." Tout le monde tourne, change de partenaire jusqu'à en perdre
le souffle. La danse terminée, les joues sont rouges et les coeurs
battent la chamade. Céline est toujours près de son danseur. Il n'a
d'yeux que pour elle. Il lui demande:
- On va pas un peu sur la galerie, pour se rafraîchir?
- Ben, je ne sais pas, je ne te connais pas, puis que vont dire les autres?
- Viens, on ne sera pas longtemps!
Elle le suit sur la galerie. Ils ne sont pas seuls, d'autres ont fait
comme eux. Il lui prend la main tout en s'écartant du groupe. Il veut
lui parler à tout prix.
- C'est quoi ton nom? Je ne t'ai jamais vu dans les alentours.
- Ben je m'appelle Élias. Élias Thibault, puis je reste à Saint-Hubert,
dans le rang huit. Ton père doit connaître le mien, il est venu batte du grain
chez nous? Toé, tu t'appelles comment?
- Moé c'est Céline Labrie.
- Comment ça que t'es Labrie, ton père c'est un Dumont?
- Ils ne sont pas mes vrais parents, ils m'ont adoptée. Mes vrais parents sont
Marie-Delvine Lebel et Thomas Labrie.
- Penses-tu que je pourrais venir te voir les bons soirs?
- Il faudrait que je demande à mes parents.
- Parle leur en, mais je viendrai jeudi voir ton père.
C'est comme cela que les fréquentations de Céline et de d'Élias ont
débuté. Elles n'ont pas été très longues car les garçons devaient
s'établir jeunes sur la terre et Céline avait 26 ans, en âge de fonder
une famille. Élias est venu un dimanche après-midi,
endimanché, d'une belle prestance, demander la main de la belle Céline à
Gédéon. Il a naturellement accepté car Céline avait dit qu'elle voulait
se marier au plus vite et vivre sa vie de femme, qu'Élias lui plaisait
beaucoup.
Céline avait préparé son trousseau de jeune mariée. C'était la coutume
que la fille apporte tout ce qu'il fallait pour tenir maison. Elle avait
commencé, avec Élia et Marie-Delvine, plusieurs mois à l'avance, même si
elle n'avait aucun prétendant en vue, à préparer les draps, les taies
d'oreillers, les catalognes, les linges à vaisselle, les essuie-mains,
les nappes, elles avaient même fait des courtepointes piquées et
doublées pour mettre sur les lits. Habiles de leurs mains ces ouvrages
manuels étaient très bien faits. Avec peu, elles réalisaient des
chefs-d'oeuvre.
C'est une Céline heureuse qui s'est présentée au bras de Gédéon, son
père, pour aller rejoindre son futur à l'avant de l'église au son de
l'harmonium. Elle portait une robe très simple et un coquet petit
chapeau blanc orné de marguerites et d'un long ruban. Élias la regardait
avec amour pendant la cérémonie. Après l'échange des promesses et des
petits anneaux, ils étaient mari et femme pour toujours. C'est au son de
la cloche, la messe terminée, qu'ils sont sortis par l'allée centrale,
suivis de toute la parenté. Tous les invités se rendaient pour un dîner
chez le père de la mariée. Comme c'était la coutume, tout au long du
chemin du rang sept, on avait planté, de chaque côté et à distance
égale, de petits trembles feuillus qui bruissaient au vent semblant
participer à ce grand bonheur. La maison était décorée pour la
circonstance et des voisines avaient préparé le repas et faisaient le
service. Le repas terminé, on libère le plancher pour la danse et c'est
la fête tout l'après-midi.
Élias habitait encore chez ses parents à son mariage. Il voulait
s'établir sur une terre mais étant d'une famille nombreuse son père
n'avait pu lui concéder un lot, c'est pourquoi, après son mariage,
il est resté avec Céline chez beau-père, Gédéon. Comme François
n'avait que dix-sept ans à leur mariage, l'arrivée d'Élias ne
pouvait pas nuire. C'est comme cela que le petit ménage a
commencé. Pour Céline rien ne changeait si ce n'était qu'elle devait
prendre soin de son mari, lui faire ses repas, mais il n'empêche que le
jeune couple aurait aimé plus d'intimité.
Un bon matin, Céline annonce à sa mère qu'elle attend son premier
enfant. Toute heureuse Élia court à l'étable voir Gédéon:
- Tu ne peux pas savoir ce qui nous arrive?
- Bien, si t'arrêtais de t'énerver, pis parler.
- C'est bien toé! Je suis venu te dire que Céline attend du nouveau.
- C'est bien beau, mais y va bien falloir qu'Élias pense à se faire un chez eux.
- Tu sais, j'ai écrit à Lisa, ma soeur, qui reste au Nouveau-Brunswick,
pour savoir si Esdras saurait pas s'il y aurait une terre de libre dans
son coin.
- T'as bien faite! Il est grand temps qu'ils se casent tous les deux.
Céline est dans les grandes douleurs. Élias est tout énervé, il a peur,
il ne veut pas que sa Céline souffre. Élia qui en a vu d'autres lui dit
de se calmer, que c'est tout à fait normal de mettre au monde un enfant.
Elle met tout en oeuvre pour l'arrivée de ce petit être fragile, le
premier petit enfant de la famille.
- Élias, Gédéon, c'est une fille! Notre première petite-fille!
Élias est auprès de sa Céline, tandis qu'Élia et Gédéon ne tarissent pas
d'éloges devant ce beau bébé. Céline propose à son mari que ce soient
eux, les parrains et marraines. Ils décident tous les deux de lui donner
le prénom de Rose-Éveline. Elle a été baptisée à Saint-Épiphane en cette
année de 1937.
Un bon jour, une lettre est arrivée chez Gédéon. Son beau-frère Esdras
Pelletier avait trouvé un lot avec tous les bâtiments construits, pas
très loin de chez-lui à Saint-Jacques. Élia s'empresse de lire cette
lettre à Gédéon.
- Qu'est ce que tu en penses?
- Bien je pense que c'est une bonne affaire, il y a tout, ils vont être bien
installés.
- Mais on va perdre notre fille, Céline et notre petite-fille itou, c'est loin
Saint-Jacques, on ne les verra pas souvent.
- Ils vont être proche de ta soeur Lisa, je pense qu'on devrait aller leur
dire ça, drette-là.
C'est ainsi que Céline, Élias et la petite Rose-Éveline sont partis un
bon matin du mois de mai 1938, pour Saint-Jacques. Imaginez la peine des parents, de
Marie-Anne et de François. Partir si loin, dans un temps où les
communications n'étaient pas faciles. Il fallait bien s'y faire, il n'y
avait pas d'autres moyens. Céline était très attachée, elle avait promis
d'écrire très souvent, ce qu'elle faisait. À chaque fois qu'Élia
recevait une lettre, c'était la fête à la maison, elle la lisait devant
ses enfants et Gédéon. C'est comme cela qu'ils ont appris les naissances
d'Emma et de Gaston avec trois ans chacun de différence, qu'ils avaient
de bons voisins, que tout allait bien sur leur petit lopin de terre, que
tante Lisa et oncle Esdras leur rendaient souvent visite. La lecture de
ces lettres apportaient un peu de réconfort dans le coeur de chacun mais
l'ennuie de ne pas voir cette petite famille était parfois
insupportable.