Élia a plusieurs soeurs. Elles viennent de temps en temps, faire un
tour. La famille Lebel est une famille tricotée serrée, on se tient
solide les uns les autres. Comme ils sont éparpillés un peu
partout dans le Québec, le Nouveau-Brunswick et même dans les
États, les rencontres se font rares. C'est toujours la fête quand la
visite arrive, tout est prétexte aux repas copieux, à de belles soirées.
Il y a toujours une tante
qui sort sa "ruine-babines"* ou son accordéon ou qui conte des histoires pour faire rire.
Il y a tellement d'ambiance, de joie dans ces belles réunions que l'on
oublie, que l'on ne voit pas le malheur, la peine, la pauvreté ou tout ce
qui dérange.
Marie-Delvine et Élia (deux soeurs), sont comme les deux doigts de la
main même si elles ne sont pas de la même mère. Leur père,
Jean-Baptiste, s'est marié en première noce à Georgiana Fortin, la mère
de Marie-Delvine tandis qu'Élia est née d'un second mariage de son père
à Exilda Caron. Très près l'une de l'autre, il n'est pas rare de voir
Élia aller prêter main forte à Marie-Delvine et sa "trâlée" d'enfants.
Elle aussi s'est mariée deux fois. Son premier mari se prénommait Alfred
Pelletier et son deuxième, Thomas Labrie. Marie-Delvine était à la tête
d'une très grosse famille au décès de son premier mari et lors de son
remariage elle a aussi eu plusieurs enfants, dont des jumelles: Céline et
Jeanne nées en 1910. Sa santé n'étant pas très bonne pour prendre soin de toute sa
maisonnée, elle a donné une des jumelles à Élia et Gédéon. Comme le couple
n'avait pas encore d'enfant ils ont adopté la petite Céline.
Élia n'avait que 17 ans lorsqu'elle s'est mariée à Gédéon, qui lui en
avait 22. Le père de Gédéon, Magloire Dumont, voulait donner sa terre
au plus vieux de ses fils et il attendait qu'il prenne épouse pour le
faire. La noce s'est déroulée bien sobrement, en un mois de février un
peu neigeux, de l'année 1909. Gédéon espérait des enfants, beaucoup
d'enfants, la première année de mariage passée et aucun signe de la
venue "des sauvages". Heureusement que la petite Céline était là.
Enfin une naissance est prévue et le 01 mars 1911, Élia met au monde le
petit Bruno-Georges. Quelle joie pour la famille, le garçon tant
espéré. Il était l'enfant chéri du couple. Élia, malgré ses 19 ans,
prenait son rôle de mère très au sérieux. Elle tricotait, brodait,
cousait tous les petits vêtements avec tout l'amour et la tendresse de
son coeur de maman. Elle le nourrissait, le cajolait, le surveillait,
elle n'avait d'yeux que pour lui. Très souvent, ils étaient tous les
deux penchés sur le petit berceau, regardant dormir ce petit être au
teint un peu blafard et à mesure que le temps passait Élia faisait part
de ses inquiétudes à son homme:
- Je ne sais pas, mais il me semble bien pâle.
Pourtant il mange bien.
- Moé tout je trouve ça.
- En as-tu parlé à ta mére?
- Oui, l'autre jour quand elle est venue mais elle m'a dit qu'il prendrait des
couleurs avec l'été.
Quand est arrivé l'été, le petit Bruno-Georges dépérissait de plus en
plus et un matin lorsque Élia s'est penché sur le petit lit, la vie
avait abandonné ce petit corps malingre. Les médecins se faisaient rares
dans le temps et la cause du décès n'a pu être établie. Antoine, le
frère d'Élia, a fabriqué un petit cercueil que, Marie-Lise, sa femme a
recouvert de satin blanc et d'un petit oreiller afin que repose ce petit
enfant, qui n'avait reçu la vie que pour
quatre mois. Pendant deux jours, la petite tombe, exposée sur une
table, éclairée de chandelles, offrait le petit Bruno-Georges aux
prières de la parenté, des voisins qui venaient à tour de rôle tout en
essayant de consoler le jeune ménage si durement éprouvé. Élia, la
petite Céline dans les bras, pleuraient la perte de son enfant chéri, tandis que Gédéon
était de marbre, comme si rien ne pouvait l'atteindre, mais chacun
savait bien, la peine immense qu'il cachait sous ses airs d'homme fort.
Après les funérailles du petit, la vie a repris son cours mais par
moments ressurgissait ce grand chagrin.
- Notre seul fils, et puis on le perd, de dire Gédéon.
- Console toi, nous avons Céline, par chance que nous l'avons adoptée.
Marie-Delvine a bien faite de nous la donner.
- Je le sais bien, mais ça ne nous donne pas de garçon.
- T'en fais pas, on en aura d'autres.
La petite Céline fait la joie du couple. Elle est une enfant gâtée et
Marie-Delvine est contente. Quand la petite vient voir ses frères et
soeurs, elle s'amuse avec eux mais quand vient l'heure du départ, elle
suit sa tante et son oncle qu'elle considère comme ses parents. Céline
vivra avec eux jusqu'à son mariage. Entre temps naîtra, soit en 1916,
Marie-Anne, une belle fille, fierté de sa mère mais désespoir pour son
père. Gédéon est tellement déçu, qu'il ne pourra jamais aimer cette fille
qui, pourtant n'a pas demandé à venir au monde. Il
désirait
tellement un garçon, que son désappointement se reflétera sur toute la
vie de sa propre fille. À ce moment là Céline est âgée de 7
ans. Elle pouponne ce bébé, qu'elle considère comme sa petite soeur.
Élia a beaucoup de peine, mais elle donne tant d'amour à ses deux filles
qu'elle oublie la déception de son mari.
Les années passent. Gédéon travaille toujours avec acharnement, à
essoucher, à brûler pour qu'enfin se découvre de plus en plus grand, ce
lopin de terre, qu'il cultive. Il aura besoin de bras
supplémentaires pour l'aider, il a 29 ans et en regardant derrière lui,
il voit tout ce qu'il a réussi à construire. Le soir, "entre chien et
loup", il revient épuisé à la maison, il prend son repas sans rien dire
et après la récitation du chapelet, il s'assoit dans sa vieille berçante
et jongle à ce que sera l'avenir. Élia tricote, parfois elle brode ou
fait de la couture à la main tout en veillant sur ses deux filles
qu'elle affectionne énormément. Voyant son homme chagrin, elle monte à
l'étage coucher ses petites.
- Dis moé dont Gédéon, c'est quoi qui te tracasse de même? Depuis
quelque temps, tu ne parles plus, tu fais même pas de cas des enfants, qu'est-ce que
tu as?
- Tu le sais, ce que j'ai. J'arrive à trente ans, pis je suis tout seul, sur
la terre, et puis ça ben l'air que je vais y rester.
- Pourquoi tu dis ça? Marie-Anne va avoir bientôt trois ans, et puis
faut pas que t'oublies Céline, elle s'en va sur c'est onze ans. On n'est pas tout
seul.
- Pas de garçon! Qui va reprendre la terre quand je serai vieux?
- Ben moi je n'ai que vingt-cinq ans, je peux encore avoir des enfants,
et puis
ça serait peut-être ben un garçon cette fois-ci. Je voulais justement te dire que j'attends du nouveau.
- Hein! Tu viens de dire du nouveau! Pour quand?
- Ben si je compte ben, ça serait pour la fin de mai ou le commencement
de juin. Es-tu content?
- Si je suis content! C'est le cas de le dire que je suis content, pourvu que ça
soit un garçon.
- Ben, je peux pas te l'assurer mais je pense que cette fois-ci, tu vas
l'avoir ton garçon. J'ai eu mal au coeur comme c'est pas possible, pareil
comme pour Bruno-Georges.
Au souvenir de ce petit être parti trop tôt, les larmes coulent sur les
joues d'Élia. Gédéon lui ne montre pas sa peine. Il n'avait que dix ans
quand il a perdu sa mère et il n'a pas pleuré. Il croit que les larmes
sont pour les "feblettes", comme il le dit. Lui, il est un homme dans
tout le sens du mot et il a appris depuis belle lurette qu'un homme ça
ne pleure pas.
L'automne passe, puis l'hiver et c'est le printemps tant attendu qui
arrive. Élia a de plus en plus de misère à accomplir ses besognes
journalières. Céline l'aide dans toutes les tâches qu'elle peut
accomplir à son âge. Enfin c'est le mois de juin. Un soir, Élia se
plaint plus qu'à l'habitude et elle dit à Gédéon:
- Je pense que tu pourrais faire venir ta mére. Je ne sais pas mais je pense ben
que ça va être pour dans pas grand temps.
- J'y vais drette là. Attends moé ça ne sera pas long.
La mère de Gédéon est la soeur de Élia mais du premier lit, tout comme
Marie-Delvine. Elles s'aiment infiniment et quand l'une a besoin l'autre
est toujours là. C'est donc Délima qui viendra aider Élia à enfin mettre
au monde ce bébé tant attendu. Tout s'est passé comme un charme et au
grand contentement de Gédéon quand sa mère lui a annoncé:
- Gédéon, vient! T'as un beau garçon, il crie assez fort qu'on pourrait
l'entendre au village voisin.
- C'est vrai? J'ai un garçon!
- Ben oui mon Gédéon! Un beau gros garçon, ça va te faire un homme c'est
moé qui te le dis!
- Merci Élia. Je sais pas parlé, moé, je peux juste dire que je suis
content. Notre gars!
- Ça fait si longtemps que tu l'attends, comment on va l'appeler?
- Ben, je ne sais pas trop, vous la mére, avez-vous une idée?
- Ça fait assez longtemps que vous l'attendez, y pourrait s'appelé
François-Désiré. Qu'est-ce que tu en penses toé, Élia?
- François-Désiré c'est vrai que c'est un beau nom, et puis je voudrais que ça
soit ta soeur, Patience et Jules qui soient les parrains. C'est un
garçon, c'est le tour de la famille Dumont d'être dans les honneurs.
- Tu as ben raison.
Patience Dumont et Jules Pelletier ont donc porté François-Désiré sur
les fonds baptismaux à Saint-Épiphane le 04 juin 1919. La famille s'est
agrandie, trois enfants maintenant à nourrir, cajoler, éduquer. François
est le bébé, il reçoit beaucoup d'attention de la part de sa mère, de
son père et de Céline mais Marie-Anne ne semble pas en faire de cas, il
est évident qu'elle en est jalouse et qu'elle se rend compte que son
père est porté vers François plus que vers elle et elle doit aussi être
consciente qu'il en sera toujours ainsi.
Tout comme les naissances, le temps s'envole et les personnes changent,
parfois subtilement, sans trop savoir comment, voilà que les enfants
sont devenus presque des adultes. Céline a grandi tellement vite que
quand Élias Thibault est venu voir Gédéon pour faire "la grande
demande", il a été tellement surpris qu'il ne savait plus quoi répondre.
Céline s'est mariée
avec Élias, quelque temps après, entourée de ses deux familles:
ses vrais parents, frères et soeurs ainsi qu'auprès de sa famille
adoptive qu'elle aimait de tout son coeur.
* Ruine-babines c'est un instrument de musique que l'on nomme
"Harmonica".