Mon tableau du coeur

Chapitre 3

La catastrophe

C'est le mois le plus difficile de l'année, février. Ce mois de février 1943 est implacable, il est comme une bête en furie qui veut sortir de sa cage. Le vent fait rage presque tous les jours et il apporte avec lui la neige et sa poudrerie. Parfois, le mauvais temps empêche les occupants de la petite maison de bois de voir chez le voisin. Les jours se font un peu plus longs, le soleil fait voir ses faibles rayons sur la neige blanche, étincelante, mais cet hiver en est un des plus coriaces, il ne cédera pas sa place si vite au printemps. Il faut patienter pour que la chaleur vienne fondre toute cette neige. Dans les maisons, le poêle chauffe tout son saoul, mais le vent et le froid s'immiscent dans la moindre petite fente pour laisser entrer un air froid. Parfois même il est courant de voir le givre sur les vitres à l'intérieur, elles ne dégèlent presque jamais et il faut souffler pour se faire un petit coin afin de regarder à l'extérieur.

Des projets sont en cours pour le printemps. Le premier signe de sa venue sont  les bourgeons qui se font un chemin sur les branches des arbres. C'est alors la fièvre du printemps qui monte dans chaque demeure du rang. La hâte de commencer à ouvrir les chemins. Chacun a sa part et c'est à qui pourrait se vanter de pouvoir sortir son "bogey" avant tous les autres. Les oiseaux du sud qui arrivent par milliers,  même s'ils n'osent se poser sur le sol de la paroisse, juchée à mil cinq cents pieds du niveau du fleuve. Tout le monde sait qu'ils se dirigent vers des terres moins arides, près du grand et magnifique fleuve Saint-Laurent. D'ici, les couchers de soleil sont irrésistibles. Il est possible d'admirer sa descente lente derrière les montagnes, accrochant ses rayons aux nuages pour leur donner les teintes d'un tableau de grand maître. C'est fantastique d'être aux premières loges et de contempler ce merveilleux chef-d'oeuvre. Il faut encore attendre et attendre, comme c'est long cet hiver.

Aujourd'hui c'est dimanche, François est devant la maison avec l'attelage, il attend sa mère et son père pour se rendre à la messe à Saint-Épiphane. La petite Rose-Éveline les accompagne, elle n'a que 6 ans, elle est la petite-fille de la soeur d'Élia. Adrienne reste à la maison avec Laury et sa nouvelle petite Janette qui n'a qu'un mois. C'est Élia et Gédéon qui ont porté cette dernière au baptême et qui ont fait le choix de son prénom. Leur première filleule, tout un évènement. La famille s'agrandit très vite mais pas encore de garçon en vue. Ce sera certainement pour la prochaine fois.

Adrienne est seule avec ses deux enfants. Elle met du bois dans le poêle pour réchauffer la vieille maison de planches noircies par les années. L'air s'infiltre par les portes et les fenêtres, laissant pénétrer le froid.   Elle se prépare à faire la toilette de son bébé, elle s'approche de la chaleur le plus qu'elle le peut, pendant que Laury est assise sur son petit "pot". Adrienne sait qu'elle aura à laver très souvent des couches, c'est pourquoi elle commence à habituer Laury.

Tout en s'activant auprès de Janette, elle chantonne un refrain et se tourne très souvent vers sa Laury qui n'a pas très envie de rester assise, elle veut la faire patienter. Adrienne ne se rend pas compte de l'heure qui passe ni de la chaleur du foyer. Soudain, Laury se met à crier à fendre l'âme. Qu'est-ce qui se passe? se demande Adrienne et elle voit avec stupeur les flammes qui lèchent une poutre du plafond.

Elle prend la petite Laury par un bras et de l'autre tient la petite Janette. Elle vient à bout d'ouvrir la porte de la petite demeure mais le bébé manque de lui échapper. Elle lance de toutes ses forces Laury dans la neige, le plus loin possible de la maison et tenant très fort la petite fille, elle court le plus loin possible, traînant Laury derrière elle. Sans même qu'elle n'ait le temps de se retourner, elle entend les craquements du bois qui s'effondre et le  crépitement des flammes qui s'acharnent à tout dévaster. Ça n'a pris que quelques minutes et la maison n'était plus qu'un amas de cendre et de fumée.

Adrienne accroupit dans la neige, ses deux enfants contre elle, pleure devant ce désastre. Elle ne sent pas le froid l'envahir, elle n'entend pas les sanglots de ses deux filles qu'elle serre si fort, aussi fort que la peur qui l'étreint. La tristesse et l'inquiétude se sont frayées un chemin dans son coeur.

Un voisin qui revenait de l'office du dimanche a vu la fumée et s'est empressé d'accourir. Il a d'abord craint le pire mais en entendant les cris, quel soulagement il a ressenti. Il est accouru vers eux en disant:

- Adrienne, Adrienne lève toé, tu es gelée et les petites aussi. Venez, je vais vous conduire chez nous.

Adrienne se laisse prendre par le bras et suit en pleurant. Adalbert lève la couverture et cache la petite famille comme il faut. Il fouette son cheval et se rend chez-lui. Sa femme qui n'avait rien vu du drame s'empresse de les faire entrer, de les conduire près du poêle à la chaleur. Elle doit frictionner les deux bébés vigoureusement pour revigorer leurs membres gelés. Adrienne la laisse faire, elle est comme dans un autre monde, elle ne se rappelle plus. Soudain la porte s'ouvre à toute volée. C'est François et ses parents qui entrent, eux aussi ont craint le pire, ils ont vu de loin les ruines fumantes de leur maison. François va vers Adrienne:

- Adrienne comment tu vas? Comment as-tu fait pour sortir?

Elle ne répond pas, elle est absente. Son angoisse la tient loin de tout, loin de la douleur.

Élia s'approche de son fils et lui dit:

- Laisse-là. Elle a eu peur, le temps va la faire revenir à elle. On peut se compter chanceux qu'elle ait eu le temps de sortir avec les enfants.

- Quand je les ai trouvées, elles étaient dans la neige, pas habillées. Je les ai amenées icitte, et puis ma femme a pris soin d'eux autres. Vous pouvez ben restez , il y a de la place en masse.

- Je te remercie ben Adalbert mais moé,  Élia et Rose-Éveline ont va s'en aller chez son frère Antoine. Si tu peux les garder pour une petite secousse, je vais organiser une corvée, ça ne sera pas ben long, j'ai du bois en masse, on va rebâtir la maison.

- Faites-vous en pas pour ça. De la place on en trouve quand le malheur passe, hein ma vieille?

- Ben oui! Puis en plus c'est moé qui les ai mis au monde ces enfants-là.

- Merci bien Émélie. Ma femme puis moé on va tout faire pour être le moins dérangeant. Aussitôt que la maison va être debout, on partira.

La nouvelle s'est propagée comme une traînée de poudre. Les gens du rang, même ceux des paroisses alentours se sont donnés le mot pour aider. Ceux qui n'avaient que leurs bras, se sont portés volontaires pour la construction. Ceux qui avaient plus, apportaient des vêtements, meubles, literie, vaisselle. Ce qui fait que dans les quinze jours suivants,  la maison,  toute neuve,  était prête à recevoir ses habitants. Il faut dire que Gédéon ne prenait même pas le temps d'aller coucher et manger chez son beau-frère Antoine. Il restait dans les bois, y mangeait et dormait à la belle étoile, sous un arbre. Comme il le disait: "Je serai le premier le matin".

Pendant ce temps, Adrienne a pu récupérer, prendre soin de ses petites et participer aux repas des hommes qui travaillaient d'une noirceur à l'autre pour leur permettre de se loger le plus rapidement possible. Elle a pu raconter à François, à ses beaux-parents ce qui s'était passé et leur dire qu'elle n'avait eu que le temps de sortir, la maison s'écrasait derrière elle. Un souvenir qui restera longtemps gravé dans sa mémoire et qui est ressurgit bien des années plus tard dans la mémoire de Laury, qui ne se rappelait pas le feu mais qui pouvait décrire la vieille maison telle qu'elle était. Le choc d'avoir été lancée dans la neige a peut-être eu un impact sur son cerveau.

Après un mois, l'installation était faite dans la nouvelle maison construite sur le même terrain mais face au nord, plus haute et plus loin du chemin. Une seule cloison séparait la demeure en deux: La cuisine d'un côté et les chambres de l'autre. Avec l'aide de tous ces gens, une famille a été relogée dans un temps records. Tous les gens prenaient soin les uns des autres dans ce temps-là. Si le malheur frappait, tous pouvaient compter sur la générosité, le grand coeur de la communauté. Ce que l'on appelait une "corvée", se résumait à l'entraide.

 

 


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