Les journées débutent à la barre du jour et se terminent au soleil
couchant ou à la brunante. Sur une terre on ne manque jamais de travail.
Les animaux demandent du soin et beaucoup de nourriture, autant que les
humains. Il faut essoucher, brûler, arracher, ramasser les roches,
labourer toujours plus grand afin de permettre plus de semence. Les
périodes de loisirs sont très rares, excepté le dimanche, jour sacré ou
on va à la messe en prenant quelques instants sur le perron de l'église
pour faire un brin de causette et prendre des nouvelles des voisins
éloignés, se rendre au magasin pour quelques emplettes tout en se
reposant sur de vieux bancs installés dans un coin. Quelques-uns fument
la pipe tout en parlant politique ou en s'obstinant à savoir lequel à le
meilleur cheval. Quelques fois les conversations prennent une tournure
assez virulente, mais on se quitte sans rancune, tout en se promettant
de remettre cela une prochaine fois.
Élia et Gédéon se sont levés de bon matin. Ils ont pris leur déjeuner
avec François. Après le "bardas", François dit à son père:
- Je dois aller à St-Épiphane, Adrienne a besoin que je fasse des petites
commissions pour la petite et je vais aller chez le forgeron en passant.
- C'est ben. Je vais aller réparer et nettoyer le clos des veaux. Arrive
pas trop tard!
- Faites-en pas trop! Allez pas vous éreinter!
Sur ces propos, François va atteler le cheval. Élia est montée voir
Adrienne et la petite Laury. Elle a fait sa toilette et elle l'a couchée dans son petit
berceau. Elle se tourne vers Adrienne:
- François va à Saint-Épiphane, j'espère qu'il n'arrivera pas trop tard.
Adrienne devine que sa belle-mère est inquiète, elle a peur qu'il arrive
encore une fois de plus, en boisson. Pour rassurer Élia:
- Ne vous en faites pas, il est si content de la petite, il m'a promis.
Merci de vous occuper de moi et du bébé.
- Tu sais cet enfant là, il est comme à nous autres.
Sur ce Élia va rejoindre Gédéon en bas. Il est entrain de jongler, il
n'est pas comme à l'habitude, lui qui ne prenait presque pas le temps de
manger, s'habillait en vitesse et partait pour la journée. Elle le voit
assis là, dans sa berçante, semblant attendre je ne sais quoi.
- Qu'est-ce que tu as dont, tu es bien jonglar?
- Je pense à la terre. Je me demande si François aimerait pas mieux être
tout seul sur le bien?
- Hein! Laisser la terre! Tu n'y penses pas! Où est-ce qu'on va aller, nous
autres, Gédéon?
- Ben, je pensais qu'on pourrait continuer pareil. On resterait ensemble.
Je continuerais de travailler et toi tu aiderais Adrienne.
- Tu sais, François est pas trop porté sur la terre. Il n'aime pas ça plus qu'il
le
faut.
- Ben c'est justement, en restant avec lui, il finirait peut-être ben par
aimer ça.
- Il faudrait commencer par en parler. Tu sais Adrienne aimera peut-être ben
pas ça, rester avec nous autres.
- Ouais! Ben je vais en parler à François, et toé de ton bord essaye
de savoir ce qu'en pense notre bru.
- Moé, j'ai peur que François continue de boire et qu'il ne
s'occupe pas de son affaire.
La terre de Gédéon est une belle terre. Il a peiné d'une noirceur
à l'autre pour la défricher et maintenant elle rapporte beaucoup.
Il a plusieurs vaches, des moutons, des porcs, des volailles et des
chevaux. Les cultivateurs du rang lui demandent souvent ses instruments
pour battre le grain, faucher le foin et il ne se fait jamais prier.
C'est un homme généreux malgré ses impatiences parfois.
Élia fait sa part pour aider son mari. Elle a un grand jardin,
approvisionnant la famille pour l'hiver. Elle fait des conserves de
haricots, de petits pois, de tomates, de blé d'inde, de carottes. L'été,
elle ramasse des petits fruits comme les fraises des champs, les
framboises, les bleuets qu'elle fait cuire en confiture pour faire les
tartes. Quand vient le temps des Avents, c'est le temps de la boucherie.
On tue un cochon. Le sang sert à faire du boudin, la viande est cuite et
mise en pots pour la conservation. Pas de réfrigérateur c'est ainsi
qu'il faut procéder. Elle fait aussi des cretons qu'elle laisse à
l'extérieur et que le froid gèle. Le lard est coupé en morceaux et placé
dans des jarres de saumure. Les
restes sont placés dans un grand chaudron en fonte à l'extérieur, on y
ajoute du
caustique et on laisse bouillir le tout assez longtemps, tout en
brassant. Quand le liquide est refroidi, de beaux morceaux de la couleur
de l'or sont découpés et c'est ce que l'on appelle le savon du pays.
Ça se passe ainsi dans toutes les familles. Certains n'ont pas la chance
d'avoir aussi grand de terre faite et d'instruments aratoires. Il manque
un peu de talent ou de prévoyance et c'est ainsi que l'on voit la
pauvreté. Ceux qui en ont plus ou trop en donnent à ceux qui n'en ont
pas. C'est ça l'entraide. La vie rurale est comme ça et personne
ne s'en porte plus mal. Avec peu, on réussit à nourrir
de grosses familles de quinze à dix-sept enfants et parfois plus.
Un bon matin, Gédéon et Élia après s'être concertés prennent la décision
qu'il est temps pour eux de passer le flambeau à leur fils unique
François. La décision n'a pas été facile. Il a fallu peser le pour et le
contre. La famille allait bientôt s'agrandir car Adrienne attendait du
nouveau. Il était temps que leur fils prenne ses responsabilités.
Après le souper, Adrienne et Élia tricotaient pendant que François
fumait sa cigarette tout en se berçant. Gédéon regardait le soleil
couchant derrière les montagnes du nord. Le ciel étant devenu rose
presque pourpre, il quitte la fenêtre pour venir s'asseoir. Il se tourne
vers François:
- François, j'ai pensé que ça serait le temps pour toé de prendre la
terre.
Adrienne et Élia cessent leur tricotage et se regardent, surprises.
- Êtes-vous sérieux le pére? C'est grand et tout seul je ne pense pas
que je serais capable, pis à part de ça, vous le savez que je n'aime pas
ça la terre! Moé, c'est le bois.
- C'est le bois! C'est le bois! Ben beau à dire ça, mais ce n'est pas rien que ça qui va faire vivre ta famille. Penses-y un peu!
Adrienne sait que François n'aime pas la terre mais elle essaie quand
même de le convaincre que c'est la meilleure chose à faire. Élia appuie
son mari, elle a confiance en son fils.
- Je veux ben! C'est correct! Si vous restez avec nous autres, je vais dire
oui.
- Tu sais ben que ton pére ne te laissera pas tout seul! Il est grand temps que
tu prennes tes décisions. Seulement, on va rester avec vous autres une
secousse mais après ça, on va se trouver une maison. Ce n'est pas bon de
toujours rester deux familles dans le même foyer.
- François, ta mère a bien raison. On attend un autre enfant, et puis ta mère
et ton père ont bien mérités de se reposer.
- Vous pouvez pas me laisser la terre pour rien. C'est quoi vos
conditions?
- Tu nous gardes un bout de temps et puis tu nous donnes 400.00 piastres par
année, sans intérêt, à chaque mois de juillet. Si l'un des deux meure, tu
donneras à celui qui restera 200.00 piastres par année, aux mêmes
conditions. Tu t'engageras à nous faire des funérailles convenables
suivant tes moyens.
- Je vois que vous avez pensé à tout. Vous allez rester jusqu'à quand?
- Tant qu'Adrienne et toé allez vouloir. Tu sais, on te donne tout.
Tu as 6 lots, 2 et demi de terre faite et le reste en bois, les animaux,
les instruments, la maison. Tu ne seras pas à pied. On garde rien que notre
linge. Parles-en avec ta femme et je veux ta réponse demain. Après on va
chez le notaire à St-Épiphane passer le contrat.
Le silence descend dans la petite maison. Chacun pense de son côté. Pour
Gédéon et Élia il n'est pas facile de tout laisser. Ils
entrevoient le jour ou ils quitteront leur bien qu'ils ont fait
fructifier avec peine et misère, pour s'en aller vivre au village.
Gédéon sait bien qu'il ne pourra jamais rester inactif, il a
toujours travaillé très fort. Élia pense à l'éloignement de son François
et de ses enfants, elle est surtout inquiète de son problème de boisson.
S'en sortira-t-il? Comment Adrienne arrivera-t-elle à le contrôler? Tant
qu'elle est là, elle sait que François malgré quelques écarts n'a pas
dépassé les bornes, mais jusqu'à quand? Comme il commence à se faire
tard et qu'au matin on devra se lever à la barre du jour, chacun se dirige
vers sa chambre, sans un mot, comme si tout avait été dit. La nuit portant
conseil, le lendemain, dans les premiers jours de juillet de l'année mil
neuf cent quarante-cinq, François et ses parents se présentent au bureau
du notaire à Saint-Épiphane et signe le contrat qui fait du fils le
bénéficiaire des biens de ses parents.