Mon tableau du coeur

Chapitre 1

La naissance

C'est la tempête, dehors le vent siffle si fort, qu'il soulève la neige par lames venant s'abattre aux fenêtres comme pour avertir de rester bien à l'abri de son déchaînement. Le poêle chauffe, ronronnant, apportant un peu de confort à ses occupants. Le père marche de long en large, d'un bout à l'autre de la cuisine, pendant, que dans une chambre, sous les combles, sa femme attend, aidée de la sage-femme,  son premier enfant. Gédéon a conduit la petite Rose-Éveline chez sa mère. À 4 ans, elle ne comprendrait pas trop ce qui se passe. Rose-Éveline est arrivée dans la famille depuis le décès de sa mère, Céline.

Il est inquiet, la peur le serre dans son étau à chaque cri qu'il entend. Dans sa tête, les pensées se bousculent: "Pourquoi tant de temps? Si elle mourait? Non, elle est forte et bien trop jeune! C'est normal, ce qui arrive, on le voulait tous les deux cet enfant! J'aurais dû prendre un peu mieux soin d'elle! Maudite boisson!"

Sa mère le regarde et comprend les sentiments de son fils, son seul fils. Comme elle l'aime! Elle voudrait pouvoir apaiser son tourment et lui dire qu'il en a été de même lors de sa naissance, mais il est devenu un homme, elle n'ose faire  intrusion dans les secrets de son coeur, de peur de  blesser son amour-propre. Elle connaît le sentiment de culpabilité qui le ronge, elle a tellement prié pour qu'il se corrige de ce défaut. Neuvaine après  neuvaine, avec une confiance sans borne, elle suppliait Sainte-Anne de guérir son François.

Soudain, une dernière plainte, lancinante, vient comme un dard lui crever le coeur. Cette plainte a le goût de celles qu'il soulevait au retour de ses beuveries. Tout lui revient en mémoire: Les paroles méchantes qu'il proférait, les poussées, les bousculades qui causaient des marques sur le corps de sa femme. Comme il aurait voulu être loin aujourd'hui pour ne pas entendre ces gémissements. La culpabilité l'étouffe. Empêché, d'être le bon mari qu'Adrienne attendait, par un démon, au-dedans de lui, plus fort que lui, créant un voile sur son amour et son grand coeur.

Tandis qu'Élia s'approche de lui, les pleurs d'un enfant se font entendre. François monte quatre à quatre les marches de l'escalier et s'arrête à la porte de la chambre. Son inquiétude tellement grande, lui fait voir le visage pâle et tout en sueur de celle qu'il aime. Elle lui fait signe de s'approcher et il découvre enfin, une petite fille, toute potelée, qui crie à fendre l'âme et encore tachée de sang. Il ne sait que faire, il se sent gauche. Comme il aimerait l'embrasser, ouvrir grand son coeur d'homme, mais il se contente de dire:

- C'est une belle fille! Comment on va l'appeler?

Adrienne le connaît. Entre eux, les mots sont superflus. Elle sait qu'il l'aime autant qu'elle, malgré les mésententes, la brutalité. Elle ne lui en veut pas, elle pardonne devant cet enfant qui est là et qui demande amour et tendresse. D'une voix faible, elle lui répond:

- Que dirais-tu de Laury?

- C'est un beau nom. Laury...

Élia est à côté d'eux. Ses vieilles jambes, gonflées outre mesure par la rétention d'eau, la ralentissent. Elle cherche son souffle, pour exprimer toute la joie de connaître son premier petit enfant tandis qu'Émélie, la sage-femme, s'affaire autour de sa patiente. Élia devenue grand-maman s'approche du lit,  regarde sa première petite-fille et dit:

- Qu'elle est belle! Un vrai petit ange. J'ai entendu son nom, je l'aime beaucoup. Il est temps de la préparer pour le baptême, Émélie. Qui sera le parrain et la marraine?

- Comme c'est une fille, j'ai pensé que ça pourrait être mon père et ma mère.

Adrienne répond avec une certaine gêne. Elle sait qu'Élia aurait bien aimé avoir une filleule, d'autant plus qu'elle et Gédéon habitent avec eux et la coutume voulant que le baptême du nouveau-né se célèbre la même journée que la naissance il n'y a pas  place à la réflexion.

Tout en riant, Élia réplique:

- C'est correct, ça sera pour la prochaine fois. Viens Émélie, il faut qu'elle soit belle pour son entrée à l'église cette petite Laury.

Le trousseau de baptême est sortie. Adrienne, elle-même, a été baptisée dans ces beaux atours. Il est un peu défraîchi, quoique conservé dans une belle boîte et recouvert de papier de soie, mais avec les bons soins d'Élia, il est à nouveau présentable. Une longue robe faite de fine baptiste, garnie de dentelle, couvre un joli jupon de satin beige. Par dessus, une cape de même longueur attachée au cou par un joli ruban et pour compléter le tout, un capuchon de même tissu.

Depuis la nuit, la tempête n'a eu de cesse. On est dans les Avents, période de l'année plus particulièrement froide et tempêteuse. Le vent souffle par rafale en soulevant la poudrerie qui forme des congères durcies.  On s'inquiète. Est-ce que les grands-parents Bossé pourront faire un si long trajet à travers toutes ces bourrasques? François va d'une fenêtre à l'autre tout en essayant de rassurer sa femme. En bas, Élia s'affaire à préparer le déjeuner, tandis que Gédéon rempli le poêle de grosses bûches qui crépitent, apportant un peu de chaleur à cette vieille maison mal isolée.

Vers sept heures le matin, à travers le souffle du vent et les grondements du poêle, on entend les grelots d'une carriole. Dans la maison, la joie fait place à l'inquiétude. Maria et Isaïe descendent de la voiture en secouant la neige accumulée sur la peau de carriole. Gédéon les invite à rentrer se réchauffer tandis qu'il va conduire le cheval à l'étable. Il le couvre d'une couverture, lui donne une poignée d'avoine et du foin ainsi que de l'eau.

La table est mise pour le déjeuner. Pendant qu'Élia s'affaire au repas, Maria s'enquiert de sa fille:

- Comment vont Adrienne et la petite?

- Elles vont bien. Ça été difficile, mais c'est passé. Vous pouvez monter les voir.

Maria et Isaïe montent tous les deux le petit escalier les conduisant à la chambre de leur fille. Leur bébé! Adrienne est couchée, son visage très pâle sur l'oreiller, elle leur sourit et de sa voix faible, elle leur dit:

- Vous avez réussi à passer malgré la tempête. J'avais peur et j'étais inquiète.

- Faut pas t'en faire pour nous, tu sais la "Rougette" est une bonne petite jument, vaillante à part de ça dans la neige, on va pouvoir se rendre à l'église, c'est pas mal moins pire, on dirait que le vent tombe.

- Pauvre maman, vous deviez avoir froid!

- Voyons ma fille, j'en ai vu d'autre! J'avais assez hâte de te voir et de voir ta belle fille.

- Elle est dans son  berceau et prête pour le baptême. Elle est assez belle!

Marie et Isaïe se penchent sur le petit lit de l'enfant. Elle est adorable ainsi vêtue. Marie se retourne vers sa fille:

- Elle te ressemble quand tu étais bébé. Comment on va l'appeler?

- François et moi, on aimerait bien "Laury".

- Que penserais-tu si on lui donnait un deuxième nom? Marie Laury Gilberte.

- C'est un beau nom, trouves-tu François?

- Oui mais moé je l'appellerai Laury. Descendons déjeuner, nous avons encore un bon bout de chemin à faire, Saint-Épiphane, ce n'est pas à la porte. Adrienne veux-tu quelque chose? Ma mére va te monter un petit plateau.

- Je n'ai pas très faim, mais il faut que je mange si je veux reprendre des forces.

Après le repas et après avoir fait provision de chaleur, Gédéon va chercher la voiture. On place des briques chaudes sous les couvertures. François tend le bébé né la veille seulement, bien emmitouflé à Maria, tandis qu'Isaïe s'assied à côté de sa femme. François, sur le petit siège avant, prend les guides et le cheval repart fringuant. La petite Laury sera baptisée à l'église de Saint-Épiphane le 20 décembre 1941 vers dix heures. Élia et Gédéon les regardent avec un peu d'envie dans les yeux.

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